M. Hasni Abidi M. Hasni Abidi

M. Hasni Abidi, politologue, spécialiste du monde arabe, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève et professeur est l’invité de l’Université-Paris XIIIe.

Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, il évoque la situation de la Libye et ce, à la veille de la visite du représentant spécial du secrétaire général de l'ONU pour la Libye, Martin Kobler, qui sera à Alger, à partir d’aujourd’hui, pour évoquer avec les responsables algériens les «derniers développements du processus politique en Libye et les efforts requis pour la restauration de la paix, de la sécurité et de la réconciliation nationale dans ce pays frère et voisin».

Le Parlement libyen a une nouvelle fois refusé d'accorder sa confiance au gouvernement d'union nationale (GNA), tout en donnant au Premier ministre, Fayez al-Sarraj, une "dernière chance" de proposer un nouveau cabinet. Pourquoi ce refus systématique ?

Il s'explique par plusieurs raisons. Certaines sont légitimes, d'autres relèvent de la surenchère politique. Le Parlement de

Tobrouk, dont le mandat à expiré, ne parvient pas à s'affranchir du général putschiste, Khalifa Haftar. Les députés, notamment ceux de l'Est et dont la majorité réside à l'étranger, craignent des répercussions des acteurs militaires sur le terrain. Plus fondés, les décisions prises par M. Sarraj et le choix porté sur certaines personnalités irritent les députés. Enfin, signalons le rôle négatif que joue son président du parlement, Agila Salah, qui a accepté l'accord de Skhirat mais rechigne à l'appliquer.

Quelles conséquences peuvent découler de ce refus répétitif sur les plans politique et sécuritaire ?

Il est important de souligner l'amateurisme des deux derniers envoyés spéciaux onusiens Bernardino Léon et Martin Köbler. Non seulement, une précipitation à conclure l'accord de Skhirat sans s'assurer du soutien des toutes les composantes de la société libyenne, mais surtout leur obstination à ignorer les conseils de certains États voisins et notamment l'Algérie qui avait, il faut le reconnaître, une bonne visibilité sur la séquence libyenne.

Nous sommes face à la dernière chance pour sauver le cabinet de M. Al-Sarraj. Avec une équipe restreinte et réceptive aux doléances de l'Est, il espère arracher la validation du parlement pour lancer les processus restants : la constitution, la réconciliation nationale et la menace sécuritaire. Sans des garanties au général Haftar, difficile de passer la rampe du Parlement.

Le principal souci aujourd’hui pour le Premier ministre, Fayez al-Sarraj, est-il d’ordre politique ou sécuritaire ?

Les deux chantiers sont prioritaires car ils sont intimement liés. Sans gouvernement représentatif et présent dans tout le pays, sa capacité de gouverner est limitée, pire en est entravée par ses adversaires.

Sans autorité publique ayant une tutelle de fait sur les corps constitués, le cabinet de M. Al-

Sarraj n'est ni respecté, ni entendu. Certes, les militaires de Misrata veulent constituer le noyau de la future armée, mais son ancrage dans cette ville et l'animosité entretenue avec d'autres localités sont son principal handicap.

Ce revers politique n’empêche pour autant le GNA de marquer des points contre Daech. «L’ultime bataille» est en cours à Syrte et l’issue semble favorable aux forces gouvernementales. Dès lors le GNA peut-il se prévaloir de cet «atout » auprès de la communauté internationale pour se passer du vote du Parlement ?

A défaut de "légitimité" interne, M. Al-Sarraj peut se consoler d'une acceptabilité internationale. Il est certain qu'il est adoubé par la communauté internationale, mais ce sont les Libyens qu'il faudrait gagner. L'Occident, lui, donne des bons points pour des services rendus. Puisque c'est la lutte contre Daech et contre l'immigration et la sécurité des exploitations pétrolières qui constituent ses principales inquiétudes. En revanche, en Cyrénaïque, Français et Britannique n'hésitent pas à cohabiter avec les adversaires les plus farouches de GNA et même de l'accord Skhirat soutenu par les membres du Conseil de sécurité.»

Le Parlement soutient le gouvernement parallèle. Quel poids a-t-il dans le pays ?

Aucun ou très peu. Il s'agit d'une entité vidée de substance qui assure la gestion municipale des services. Elle veut donner une dimension civile à l'opération militaire Al-Karama et les forces militaires en présence. Dernier acte, nomination de militaires à la tête de toutes les grandes localités situées à l'Est.

Quel rôle aujourd’hui joue les pays voisins dans la recherche d’un règlement à la crise politique libyenne ?

L'Egypte par sa proximité avec l'Est et son soutien à Haftar peut jouer un rôle dans le rapprochement des vues. Elle garde des relations privilégiées avec certains chefs de tribus et notables libyens. Enfin, elle abrite les anciens du colonel libyen qui marquent d'ailleurs un retour remarqué en Libye. Mais d'autres Etats comme la Turquie et les monarchies du Golfe exercent une influence surtout protagonistes. L'Algérie est probablement le pays le plus crédible en Libye. Bien perçue par les Libyens, elle a tenu la même distance avec tous les acteurs depuis la chute du régime. Au delà de la frontière et les intérêts communs, sa sécurité est

tributaire de la stabilisation de la Libye. L'Algérie est inquiète de l'après bataille de Syrte et le déplacement des éléments de Daech. Son rôle de facilitateur est crucial dans la crise libyenne et elle a sa propre approche. Il lui reste de trouver la bonne dynamique pour la mise en œuvre. La Libye est désormais passée d'un Etat en faillite à un Etat qui risque l'implosion.

Les Usa interviennent aussi en Libye par des raids de leur aviation. Doit-on pour autant conclure que ce soutien apporté aux forces gouvernementales exclu, à l’avenir, l’option d’une intervention militaire d’une plus grande envergure ?

Washington a une lecture flexible de l'intervention militaire. Des troupes au sol, personne n'en veut. Mais, les Américains traumatisés après l'assassinat de leur ambassadeur à Benghazi, sont en quête d'une stratégie qui protège leurs intérêts sans prendre de risque ; sans le risque de l'enlisement. Ils disposent de plusieurs relais terrestres pour se déployer dans la région et ils le font depuis plusieurs mois au Sud comme au Nord.

Entretien réalisé par Nadia Kerraz