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En 1017, le Khalife dissident (chiite ismaélien) d'Égypte, Hakim, voit son pouvoir menacé par l'autorité centrale de l'empire à Baghdad. Son vizir, Darazi, proclame l'essence divine de son souverain et fonde, pour le soutenir, une secte dissidente de l'Islam à laquelle il attache rapidement son nom. A sa mort, son message est repris et rationalisé par le philosophe iranien Hamza Ibn Ali. Volontiers tolérant à l'égard des autres religions monothéistes pour peu que leurs adeptes fassent acte de soumission et payent tribut, l'Islam se montre impitoyable pour les hérésies et schismes nés en son sein. Les Druzes vont rapidement entamer une expérience millénaire de persécutions qui, au moins autant que leur foi, façonnera leurs croyances et leurs comportements.

À la mort de Hakim, en 1022, le Druzes quittent l'Égypte devenue hostile pour se réfugier en Syrie dans la région du Hauran, rude et inhospitalière, mais qui, pour ces raisons, se trouve à l'abri des présences hostiles et à l'écart des voies qu'empruntent les troupes armées.

Dans ce semi-désert, volcanique et désolé, la foi des Druzes mûrit loin de l'opportunisme de ses origines. Hamza, puis son successeur, Baha'eddine Al-Muqtana, prêchent à leurs disciples un monothéisme rigoureux faisant appel à la Raison, la Sagesse et l'Intelligence universelle. Ils réservent les termes ultimes de leur message à quelques initiés au terme d'une longue ascèse individuelle et collective.

Entre temps, les Khalifes abbassides de Baghdad ont dû faire appel à leurs prétoriens turcs pour lutter contre les forces centrifuges qui désagrègent l'Empire. D'arabe qu'il était, le fait musulman orthodoxe va devenir pour huit siècles un fait turc, seldjoukide, ayyoubide [1] puis ottoman. Avec l'ardeur des néophytes, les Turcs traquent l'hérésie.

Une partie de la communauté druze se réfugie au plus profond du Hauran, dans le massif montagneux auquel elle donnera son nom, le Djébel Druze. Le reste des fidèles se disperse, dans un but de survie, vers d'autres régions inaccessibles, hauteurs du Golan, haute Galilée, flancs du Mont Hermon. Enfin, c'est la montagne du Liban, dans les régions du Chouf, du Metn et du Kesrouan, où ils retrouvent d'autres proscrits réfugiés, victimes successives de l'Empire byzantin et de la conquête arabe : les Chrétiens Maronites.

Du XIIème au XIXème siècle, les Druzes s'organisent en grandes familles de type féodal. Ils font allégeance à tous les pouvoirs qui s'exercent successivement sur leurs régions et ne font guère parler d'eux.

En 1516, ils déclarent leur soumission au tout nouveau pouvoir ottoman qui vient de défaire le pouvoir Mamelouk sur le Levant et l'Égypte. Fidèle à sa politique de gestion décentralisée de l'Empire, le Sultan Sélim I reconnaît à la famille druze libanaise des Ma'an suzeraineté sur les Druzes du Liban puis sur l'ensemble des Druzes. En un siècle les Ma'anides étendent leur pouvoir local sur un « Arabistan » virtuel qui s'étend d'Alep à Jérusalem, au point de finir par inquiéter la Porte qui décide de recourir contre eux à une technique éprouvée de rivalités minoritaires. En 1634, l'Emir druze Fakhreddine II, pour mettre fin aux troubles confessionnels suscités par les Ottomans dans la montagne libanaise, s'essaye à une révolte indépendantiste. Celle-ci est noyée dans le sang et la prépondérance druze passe aux familles Chehab et Joumblatt. Les Chehab s'efforcent de mettre fin, par des moyens pacifiques, aux antagonismes minoritaires sur lesquels jouent les Turcs. Ils parviennent à maintenir l'équilibre et les bons rapports entre Druzes, Chrétiens et Musulmans, souvent au prix de larges concessions. C'est ainsi que plusieurs branches des familles Chehab et Abillama se convertissent au christianisme pour rétablir des équilibres localement rompus.

En 1832, les troupes du Pacha d'Égypte Mehemet Ali, en révolte contre l'Empire, envahissent le Levant. Bashir II Chehab, allié aux Maronites, se range à leurs côtés tandis que les Joumblatt réaffirment leur sujétion à Istambul. L'avenir de la communauté était assuré quoi qu'il arrive.

En 1841, sous la pression anglo-russe, Mehemet Ali échange le Levant contre l'indépendance reconnue de l'Égypte. L'Empire ottoman, que la défection des montagnards libanais avait sérieusement menacé, décide de venir à bout de ses turbulents sujets. La montagne libanaise passe sous administration directe, divisée en deux cantons (qaïmaqamat), l'un druze sous l'autorité des Joumblatt, l'autre chrétien sous l'autorité du clergé maronite.

Il n'y eut plus qu'à attiser les antagonismes anciens, et notamment la rancœur des paysans chrétiens exploités par les féodaux druzes dans le canton maronite (Metn, Kesrouan) pour provoquer des jacqueries inévitablement suivies d'une réaction druze. En 1860, les Druzes, sous la conduite de Saïd Joumblatt, se livrent à des massacres de Chrétiens qui provoquent une vigoureuse réaction de l'Occident et de la France. Prenant prétexte de cette réaction et, dans le souci affirmé d'en éviter les conséquences militaires, l'Empire, appuyé par toute l'opinion internationale entreprend une sanglante expédition contre les Druzes du Chouf. Pour la deuxième fois, les Druzes mesurent brutalement les inconvénients de l'autonomie communautaire. La plupart rentre dans le rang tandis que certains se réfugient chez leurs frères du Hauran, où, sous la conduite des Attrache, ils mèneront jusqu'en 1918 des combats impitoyables contre les Ottomans et entreront dans Damas aux côtés des troupes franco-britanniques.

En 1920, la Société des Nations confie à la France mandat sur la Syrie. Comme son prédécesseur Ottoman, la France s'essaye à une politique des minorités par la création d'un État sunnite dans le triangle Damas-Alep-Qamishli, un État Alaouite autour de Lattaquieh, un État chrétien au Liban et un État druze au Hauran. Les Druzes refusent cette solution au cours d'une violente révolte en 1925 et 1926.

Le Djebel Druze sera donc rattaché à un grand ensemble syrien incluant aussi les Alaouites. De la politique minoritaire seul subsistera le Liban à dominante chrétienne maronite. Les Druzes paraissent satisfaits de cette solution et après l'indépendance de leurs pays de résidence, Liban, Syrie et Israël, ils s'intègrent assez harmonieusement à la vie politique de chacun. Conformément à leur prudente tradition, ils se ménagent cependant des possibilités de revirement.

Au Liban, la communauté druze est, vers 1940, divisée en deux grandes familles, Joumblattis et Yazbackis et c'est aux premiers qu'incombe le choix d'une éventuelle alternative. Le choix n'est pas arbitraire. Restés fidèles aux Ottomans, les Joumblattis s'étaient tout naturellement trouvés opposés à la puissance mandataire et ses protégés chrétiens maintenant investis de la suprématie politique.

Kamal Joumblatt, chef féodal de la famille, assisté de ses vassaux, aura donc pour tâche d'assumer le négatif exact de toutes les options du pouvoir libanais à partir de 1943, tandis que les familles Yazbackis se rangeront systématiquement aux côtés du pouvoir en place.

Le pouvoir libanais est libéral et conservateur, Kamal Joumblatt sera socialiste et progressiste et fondera un parti politique portant ces noms (PSP). Le pouvoir économique est essentiellement commerçant et agricole, il choisira pour emblème la plume de l'intellectuel et le marteau de l'ouvrier. Le pouvoir professe une idéologie capitaliste alliée à l'Occident matérialiste, il ira en Inde s'initier aux philosophies orientales et à Moscou perfectionner son marxisme planificateur. Le pouvoir se montre tiède et réservé à l'égard de l'arabisme et de la cause palestinienne, il en est le chaud partisan avant d'en devenir le porte-drapeau et le porte-parole. Le pouvoir s'oppose à la Syrie, il en est l'allié. Le pouvoir se soumet à Damas, il en devient l'adversaire résolu.

De 1943 à 1975, Kamal Joumblatt assume le rôle qui lui est dévolu avec finesse et brillant, se taillant au passage une envergure d'homme d'État à l'échelle internationale, dépassant largement en influence les 8% de la population libanaise que représente sa communauté, mais sans jamais sortir de la légalité. Toujours dans l'opposition, plusieurs fois ministre dans des cabinets de coalition, il reste fidèle à l'unité et l'intégrité de l'entité libanaise. Le déclenchement de la crise libanaise, en 1975, modifie sa position brutalement et, si l'on en juge par ses dernières interventions, à son corps défendant. Dans cette crise où s'expriment des antagonismes qui dépassent largement les enjeux libanais, Kamal Joumblatt se retrouve, par sa stature et sa position, à la tête d'une coalition islamo-palestino-progressiste hétéroclite, instrument d'appétits extérieurs et de stratégies étrangères qu'il n'hésite pas à dénoncer. Le 16 mars 1977, il est assassiné à l'entrée de son fief, à cinquante mètres d'un point de contrôle de l'armée syrienne qui occupe depuis six mois les deux-tiers du territoire libanais.

Walid « Ses ailes sont trop petites pour survoler ma vallée...», disait de lui son père.

La mort de Kamal Joumblatt projette son fils Walid, âgé de trente ans et qui y est bien mal préparé, à la tête de la communauté druze libanaise et de l'édifice politique complexe que son père à construit. Derrière un physique déconcertant de clown triste, une calvitie précoce, des yeux clairs exorbités, une démarche dégingandée de faucheux, l'homme qui se définit lui-même comme un « apache » dissimule, à défaut des visions planétaires de son père, une culture réelle et une intelligence manœuvrière acérée.

Connaissant ses propres limites et celles de son entourage, Walid Joumblatt va s'efforcer, en usant de tactiques fluctuantes et pragmatiques, de préserver la communauté druze dans la crise civile, maintenir sa sur-représentation dans la vie publique, assurer la permanence de son audience internationale. La mort de Kamal Joumblatt a été un coup très dur porté à la communauté druze libanaise. Investi de toutes parts, pénétré par toutes les parties prenantes au conflit, l'édifice partisan élaboré pendant trente ans par le leader joumblatti échappe au contrôle de la communauté aux yeux de laquelle resurgit le spectre des événements de 1860.

Moins centralisé, le clan Yazbacki regroupé sous la direction de l'Emir Majid Arslan est en fait un conseil de famille associant les Arslan, les Hamade, les Awar et quelques groupes moins importants. Sa structure lâche, son alliance avec le pouvoir chrétien, son absence d'audience extérieure, le laissent sans grands moyens de récupérer la situation. La mort de l'Emir Majid en 1983 place le clan sous l'autorité de successeurs sans envergure ni volonté, dont son fils Faysal qui opte pour un exil doré à Chypre, laissant ses partisans sans moyens à des initiatives pusillanimes et velléitaires. Poussé à l'aventure, pour des raisons différentes mais convergentes, par la Syrie, Israël et l'OLP, Walid Joumblatt dérive jusqu'en 1983 vers des formules de renforcement de son appareil politico-militaire et « d'autonomie » de la région druze. Puissamment doté en matériel lourd d'origine soviétique par Damas, le PSP devient le censeur permanent de la légalité libanaise et l'adversaire incontournable des différents partis chrétiens. Toutefois les manœuvres trop visibles des Syriens, Israéliens et Palestiniens ont fini par faire réfléchir Walid Joumblatt que l'émergence du Hizballah allogène inquiète. A partir de 1984, le PSP évolue vers des tactiques d'accord négocié avec les différentes forces nationales libanaises, Amal et Forces Libanaises, jusqu'aux accords de Lausanne avec la légalité et à l'accord tripartite de 1985 qui définit un modus vivendi des milices nationales, dont le PSP, entre elles et avec Damas.

Contesté par le pouvoir libanais et la fraction Geagea des Forces Libanaises, cet accord ne sera pas appliqué, prolongeant le conflit civil de six nouvelles années, mais le leader druze a désormais changé de tactique. Il pratique une politique d'alliances sans exclusive, recherchant un contrepoids utilisable à tout allié comme à tout adversaire.

Le PSP place ses pions dans les institutions de la légalité, le gouvernement, l'administration, les services de sécurité, l'armée jusqu'à acquérir le contrôle d'une brigade entière (la 11ème). Entouré d'un cercle restreint de collaborateurs ou d'amis éprouvés, Walid Joumblatt gère une stratégie de contacts multiformes qui lui permettent d'adapter sa tactique aux évolutions de la situation. Dans ce « premier cercle » on distingue :

  • Atef Salloum, chargé des contacts avec les Druzes d'Israël et de Syrie,
  • Marwan Hamade, contacts avec l'occident et l'Internationale socialiste,
  • Amine Abou Ayass et Rajah Harb, contacts avec l'armée,
  • Akram Chehayeb, contacts avec les services de sécurité légaux et partisans,
  • Fouad Saab, finances,
  • Mohsen Dalloul, contacts avec la Syrie,
  • Mohsen Ibrahim, contacts avec l'OLP
  • Sheikh Marcel Nasr, contacts avec l'Iran

Cette stratégie de relative indépendance a valu à Walid Joumblatt un certain nombre de déboires avec ses alliés extérieurs et une chute de ses financements. La Libye l'a abandonné. Le Fatah l'a, pendant une période récente, menacé militairement dans son fief du Chouf. Depuis ses positions avancées de Jezzine, l'armée israélienne et ses alliés locaux lui rappellent régulièrement leur présence. Enfin la Syrie n'a pas hésité, fin 1990, à évoquer le sort de son père, au point qu'il a jugé prudent de se réfugier à Damas pour mettre les Syriens devant leurs responsabilités, puis à faire un voyage de quelques semaines en Europe.

À l'instar des autres milices libanaises, le PSP vient de restituer son armement lourd et Walid Joumblatt a repris en main l'appareil du Parti dans un sens plus conforme à une soumission à la légalité. Bien qu'en tant que Ministre d'État il n'ait pas, jusqu'à ce jour, discuté les décisions du gouvernement Karamé, il demeure profondément opposé aux accords de Taëf et à une totale emprise syrienne sur le Liban.

Débarrassé de l'hypothèque d'un pouvoir chrétien trop fort et d'une menace palestinienne directe, il paraît résolu à affirmer sa présence personnelle et celle de sa communauté par un harcèlement politique incessant étayé sur les hommes qu'il a su mettre en place aux points clés de l'édifice d'État.

L'éclat et le retentissement récemment donnés par Walid Joumblatt à la réception d'adieu qu'il a organisée en son château de Moukhtara au profit de l'Ambassadeur de France René Ala constituent un message indirect et complexe que le leader druze a adressé tant au Pouvoir libanais, qu'à la Syrie et à la communauté internationale. Les destinataires ne peuvent se méprendre sur les multiples significations de ce geste.

Bien qu'il ne puissent prétendre représenter qu'à peine 5% de la population libanaise, Walid Joumblatt et son parti demeurent des acteurs incontournables de la vie publique nationale et régionale, suffisamment visibles pour assurer la protection de leur communauté dans un ensemble libanais dont ils contribuent à défendre les dernières valeurs de pluralisme.

  
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